Ampere démantelée : le signal d’alarme d’une filière auto française sous pression ?

En bref:

  • Renault abandonne le spin‑off Ampere et réintègre ses activités électriques/logiciel pour réduire les coûts et reprendre le contrôle, signe d’un marché EV plus lent et d’une concurrence accrue.
  • Ce retrait expose une filière en tension (≈70k défaillances en 2025, distributeurs, garages et sous‑traitants vulnérables) et appelle des mesures ciblées (soutien de trésorerie, formation HV/ADAS, contrats pluriannuels, encadrement des délais de paiement).

Renault rebat les cartes et vide de sa substance Ampere, son pôle dédié à l’électrique et au logiciel. Loin d’un simple virage stratégique, cette décision s’inscrit dans un paysage économique où les défaillances d’entreprises atteignent un pic historique, notamment chez les distributeurs, garages et sous-traitants. Le symptôme est visible. La maladie, plus diffuse, touche toute la chaîne de valeur.

Ampere, les faits derrière le symbole

  • Après l’abandon de l’introduction en Bourse début 2024, Renault actera la fin d’Ampere en tant que société autonome, selon des informations dévoilées le 21 janvier 2026.
  • Une partie des quelque 2 000 salariés rejoindra des entités internes de Renault (ingénierie, fonctions support).
  • Le pôle industriel ElectriCity (Douai, Maubeuge…), initialement au périmètre d’Ampere, est rapatrié sous contrôle direct du groupe.
  • Objectif affiché : simplifier, réduire les coûts, rapprocher l’ingénierie des programmes véhicules et des sites, et retrouver de l’agilité dans un marché électrique plus erratique qu’attendu.

Ce « recentrage » entérine la fin du modèle “spin-off logiciel/électrique” qui devait piloter l’offensive EV et monétiser les briques software. Il révèle aussi un marché où la croissance électrique ralentit, les coûts restent élevés et la pression concurrentielle — notamment chinoise — s’intensifie.

📌 À retenir

  • Ampere perd son autonomie juridique et opérationnelle.
  • Le pari de la cotation a été abandonné, signe d’un marché jugé trop volatil.
  • Renault privilégie désormais l’intégration et le contrôle des coûts.

L’arbre qui cache une forêt de défaillances

Le décrochage d’Ampere intervient alors que la France a enregistré en 2025 un niveau inédit de défaillances d’entreprises : 69 957 procédures collectives (+3,1 % vs 2024), d’après l’étude Altares. Les liquidations judiciaires directes pèsent près des deux tiers des jugements (un peu plus de 47 000), et environ 267 000 emplois sont directement menacés.

Le secteur automobile au sens large n’est pas épargné. Le périmètre « commerce et réparation de véhicules » a connu en 2025 près de 3 000 défaillances, avec une accélération au 4e trimestre (+7,4 %). La vente de véhicules a particulièrement souffert (+14 % sur le trimestre), tout comme la réparation (+8 %).

📊 Chiffres clés 2025 (France – source Altares)

  • 69 957 défaillances d’entreprises (+3,1 %)
  • ≈ 47 000 liquidations directes
  • 21 336 redressements (+8,6 %)
  • ≈ 3 000 défaillances dans le commerce et la réparation auto
  • 267 000 emplois directement menacés

Pourquoi la filière est sous tension

La transition accélérée vers l’électrique rebat les cartes et révèle des fragilités anciennes.

  • Demande erratique et marges sous pression

    • Après l’euphorie 2023, le marché EV a connu des trous d’air, accentués par les arbitrages budgétaires des ménages et la fin de certains soutiens chez nos voisins.
    • Les volumes irréguliers rendent difficile la couverture des coûts fixes (stocks, showrooms, charges), surtout pour les distributeurs de petite taille.
  • Coût du capital et délais de paiement

    • La normalisation des taux encadre la trésorerie. Altares souligne une dégradation des comportements de paiement interentreprises, un vrai sujet pour les PME/ETI.
  • Investissements massifs nécessaires

    • Outillage atelier HV, formation à la haute tension, outils de diagnostic, infrastructures de recharge, mise à niveau cyber/software… L’addition est lourde, notamment pour les réseaux de réparation et les équipementiers de rang 2/3.
  • Choc de compétitivité européen

    • L’écart de coût énergétique reste défavorable face aux États-Unis et à la Chine. La consolidation amont (batteries, électronique de puissance) progresse, mais trop lentement pour sécuriser rapidement les coûts et l’approvisionnement.
  • Chaînes d’approvisionnement recomposées

    • Les sous-traitants historiques sont mis en concurrence avec des bases de coûts plus faibles (Europe de l’Est, Méditerranée). Des fermetures et arrêts temporaires ont jalonné 2024-2025 chez plusieurs acteurs.

💡 Bon à savoir
ElectriCity, qui regroupe des sites stratégiques (Douai, Maubeuge), sort du périmètre d’Ampere pour redevenir filiale à 100 % de Renault : signe d’un recentrage industriel et d’un pilotage plus direct des capacités.

Garages et distributeurs : en première ligne

La hausse des défaillances dans la distribution et l’après-vente n’a rien d’anecdotique. Elle repose sur un cocktail explosif :

  • Volatilité des VN (véhicules neufs), marges sous contrainte des politiques tarifaires constructeurs.
  • Marché VO encore hésitant sur l’électrique, freinant la rotation des stocks.
  • Coûts de mise à niveau EV (sécurisation HV, EPI spécifiques, formation) et baisse corrélative des heures facturables sur la mécanique classique.
  • Complexification technologique (ADAS, software-defined vehicle) qui exige des compétences rares et chères.

Astuce – Ordre de grandeur des investissements atelier EV

  • Poste de travail HV sécurisé + EPI + outillage isolant: 10 000 à 30 000 €
  • Formation habilitation B2VL/BCL: 1 000 à 3 000 € par technicien
  • Outils diag EV/ADAS et mises à jour: 5 000 à 20 000 €
    Ces montants varient selon le niveau d’exigence réseau/marque.

Sous-traitants : le cœur de la tempête

Les équipementiers de rang 2/3 sont doublement touchés : contraction des volumes thermiques et ramp-up EV plus lent que prévu. À cela s’ajoute une pression sur les prix et une incertitude sur les plans de charge à moyen terme (2026-2028). Plusieurs cas récents de fermetures, redéploiements ou arrêts temporaires illustrent cette tension. La moindre rupture de cadence côté constructeurs se répercute immédiatement sur la trésorerie des sites les plus exposés.

Comparaison européenne : l’Allemagne décroche, la France sous vigilance

  • Allemagne
    • Suppression brutale des aides EV fin 2023, demande en reflux, « polycrise » industrielle. Les grands équipementiers (Bosch, ZF, Schaeffler/Vitesco) ont lancé des plans lourds de réduction d’effectifs.
  • France
    • Situation moins critique, mais fragile : production EV en montée progressive, aides publiques maintenues, tissu de PME vulnérable.
  • Italie
    • Données plus parcellaires, dynamique proche (montée en cadence lente, dépendance aux plateformes communes).

Conclusion provisoire : la France n’est pas l’épicentre européen de la crise, mais son écosystème reste très exposé. La décision sur Ampere traduit cette prudence généralisée.

Les politiques publiques peuvent-elles amortir le choc ?

Le cadre français 2026 maintient un soutien à l’électrification (bonus écologique actualisé, dispositifs ciblés pour les ménages modestes) et un accent mis sur la localisation européenne des batteries. Le « leasing social » a été reconduit, même s’il n’a pas atteint ses ambitions initiales fin 2025.

Points de vigilance

  • Hyperfiscalisation perçue par les distributeurs (malus CO2 et malus masse) dans un marché déjà tendu.
  • Besoin d’outils spécifiques pour l’après-vente (formation, diagnostics, sécurité HV), encore sous-dotés.
  • Nécessité de sécuriser les carnets via des engagements d’achats et des délais de paiement encadrés entre donneurs d’ordre et sous-traitants.

Où regarder en 2026 : les indicateurs qui feront la tendance

  • T1/T2 Altares: inflexion ou pas des liquidations directes et redressements dans l’auto.
  • Mix de ventes: reprise EV avec bonus revu, ou consolidation autour des hybrides.
  • Comportements de paiement interentreprises: clé pour la trésorerie des PME.
  • Décisions européennes sur les mesures anti-subventions visant les EV importés: impact potentiel sur les prix et volumes.
  • Taux d’utilisation des usines françaises (véhicules et batteries): signal avancé de résilience.

Trois chantiers pour éviter la casse sociale

  1. Soulager la trésorerie des maillons fragiles
  • Encadrement des délais de paiement, facilitation du factoring et garanties publiques ciblées pour les fournisseurs rang 2/3.
  • Filet de sécurité transitoire sur l’énergie pour les sites intensifs, conditionné à des plans d’efficacité.
  1. Accélérer la montée en compétences
  • Chèque-formation HV/ADAS à destination des réseaux de réparation indépendants et agents de marque.
  • Plateformes territoriales mutualisées (bancs EV, outillage lourd) pour limiter les capex unitaires.
  1. Sécuriser la demande et la valeur locale
  • Bonus mieux fléché vers les véhicules à contenu européen, VO électrique inclus.
  • Contrats d’achats pluriannuels et clauses de volumes pour les fournisseurs stratégiques, avec partage des gains de productivité.

Tableau – Maillons de la chaîne et besoins 2026

  • Constructeurs: Risque volatilité volumes EV; Besoin intégration coûts, flexibilité industrielle.
  • Distributeurs: Risque marge et stocks; Besoin d’outils de financement, politique VO EV.
  • Réparateurs: Risque montée en compétences; Besoin chèque-formation/outillage.
  • Équipementiers rang 1/2/3: Risque trou d’air volumes; Besoin contrats pluriannuels, délais de paiement maîtrisés.
  • Infrastructures/énergie: Risque capex lourds; Besoin tarifs prévisibles, accès financement long.

En filigrane, le « dossier Ampere » ne raconte pas seulement l’histoire d’une réorganisation chez Renault. Il met en lumière une équation industrielle et économique que toute la filière française doit résoudre en 2026 : produire plus compétitif, investir plus juste et protéger ses maillons faibles, sans ralentir la décarbonation. Plus qu’un symbole, un test de résilience.

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