Voiture électrique: Berlin ouvre ses aides aux marques chinoises, Paris pousse le “contenu local” — l’axe franco-allemand sous tension

En bref:

  • L’Allemagne relance 3 milliards d’aides 2026–2029 pour VE et PHEV, sans condition d’origine (modulation sociale incluse), tandis que la France privilégie des critères de contenu local/score environnemental pour protéger la chaîne de valeur européenne.
  • Bruxelles étudie prix minimums d’importation et éventuelle extension aux hybrides : le choix 2026 pèsera sur l’accès aux véhicules bon marché vs la souveraineté industrielle européenne.

L’Allemagne rouvre grand le robinet des subventions pour les voitures électrifiées… sans exclure les modèles importés de Chine. De l’autre côté du Rhin, la France et ses équipementiers (Valeo, Forvia, OPmobility) plaident au contraire pour des règles de “contenu local” renforcées. Deux visions qui s’opposent frontalement: relancer la demande par l’ouverture à tous vs protéger la chaîne de valeur européenne. Et derrière, un enjeu stratégique: que restera-t-il de l’automobile européenne à l’horizon 2030?

Ce que prépare Berlin: des aides massives, ouvertes à tous

  • Budget: 3 milliards d’euros pour 2026–2029, ciblant environ 800 000 immatriculations.
  • Montants: de 1 500 à 6 000 € selon revenus, composition du foyer et type de véhicule.
  • Périmètre: véhicules électriques et hybrides rechargeables (PHEV).
  • Ciblage social: priorité aux ménages à faibles et moyens revenus (plafond de revenu imposable autour de 80 000 € par foyer, modulé par enfant).
  • Fiscalité: exonération de taxe circulation prolongée pour les VE jusqu’en 2035.
  • Point clé: aucune clause d’origine — les véhicules “made in China” sont éligibles.

Le message politique est clair. “Nous relèverons le défi de la concurrence et n’imposerons pas de limites”, a insisté le ministre Carsten Schneider. Contexte immédiat: l’arrêt brutal des aides fin 2023 avait fait chuter les ventes en 2024. Avec l’arrivée de modèles plus abordables (VW ID. Polo, Renault 5 E-Tech autour de 25 000 €) et le retour des subventions, Berlin espère remettre le marché en mouvement… même si les marques chinoises (BYD, MG/SAIC, etc.) en profiteront mécaniquement.

📌 À noter

  • L’Allemagne prend ici le contre-pied de la France et du Royaume-Uni, où les dispositifs d’aides sont désormais arrimés à des critères environnementaux et/ou d’assemblage qui excluent de facto de nombreux modèles fabriqués en Chine.

La ligne française: “faire l’Europe, en Europe”

Côté français, la philosophie est inverse. Le bonus écologique a été réorienté via un score environnemental et des critères d’assemblage/batterie qui favorisent les modèles produits en Europe. Et les équipementiers mettent la pression pour aller plus loin:

  • Valeo, Forvia et OPmobility appellent Bruxelles à fixer un niveau de contenu local ambitieux et contraignant pour les véhicules vendus en UE.
  • Stellantis a plaidé pour des seuils élevés (jusqu’à 80 % de contenu local sur la chaîne de fabrication; cap de 60 % de cellules batterie produites en Europe à l’horizon 2030).
  • La fédération des équipementiers (CLEPA) recommande 70–75 % de contenu local pour préserver emploi et savoir-faire.

Objectif: éviter un scénario “photovoltaïque”, où l’Europe perd le contrôle de l’industrie faute de protection adaptée. En filigrane, la crainte est limpide: si l’on subventionne indistinctement l’offre la plus low-cost, on accélère la désindustrialisation locale.

L’échiquier européen: entre droits de douane et “prix plancher”

  • Depuis 2024, l’UE applique des droits additionnels pouvant atteindre 35 % sur les VE fabriqués en Chine, en plus du tarif de base (10 %).
  • Le 12/13 janvier 2026, Bruxelles a publié un cadre pour une alternative: des “prix minimums d’importation” par modèle/marque, susceptibles de remplacer les droits pour les constructeurs qui s’y engagent et investissent en Europe. Une première demande a déjà été déposée fin 2025, d’autres pourraient suivre.
  • La Commission envisage aussi d’étendre les mesures aux hybrides, dont les importations chinoises ont flambé en 2025, profitant du “trou” réglementaire.

💬 Ce qu’en dit Bruxelles
“Ces prix minimums doivent corriger les effets des subventions et produire un effet équivalent aux droits”, a expliqué Olof Gill, porte-parole Commerce. Pékin parle d’un “progrès”, mais rien n’est acté: chaque dossier sera examiné au cas par cas.

Deux stratégies, deux paris

  • Allemagne: priorité à la relance de la demande et au pouvoir d’achat, quitte à accepter la concurrence frontale (y compris chinoise) sur l’entrée et milieu de gamme. Pari: l’ouverture stimule volumes, investissement et baisse des prix — et les champions allemands resteront compétitifs sur un marché ouvert.
  • France: priorité à la souveraineté industrielle et à la consolidation de la chaîne de valeur européenne (batteries, électronique de puissance, R&D), quitte à freiner certaines ventes à court terme. Pari: la préférence européenne permet d’investir et de tenir la trajectoire 2030–2035 sans sacrifier l’emploi industriel.

📊 Repères express

  • Part des ventes des groupes allemands en Chine: ~30 % en volumes, mais une contribution au chiffre d’affaires en recul et des marges sous pression.
  • En 2025, les ventes de VE ont rebondi en Allemagne (+43 %), après la chute liée à la fin des primes. Les marques chinoises, encore modestes, ont fortement accéléré.

Ce que ça change pour le marché

  • Effet prix/demande en Allemagne

    • Subventions de 1 500 à 6 000 €: coup de fouet sur les modèles abordables.
    • Les VE chinois bien positionnés en coût deviennent très compétitifs après aides.
    • L’inclusion des PHEV élargit l’éventail et peut doper des volumes rapides, mais brouille le signal “zéro émission” à l’approche de 2035.
  • Effet structure en France

    • Les règles d’éligibilité favorisent les chaînes européennes naissantes (gigafactories en France/UE, électronique de puissance, logiciels).
    • À court terme, moins de modèles éligibles côté “made in China” et pression sur les prix d’accès; à moyen terme, effet “ancrage industriel” recherché.
  • Fragmentation des politiques

    • Risque de distorsions intra‑UE: un même modèle subventionné en Allemagne pourrait être non éligible en France. Les arbitrages d’achat transfrontaliers et de sourcing des constructeurs s’en trouveront affectés.

Comparatif synthétique des approches FR/DE

  • Origine des véhicules

    • France: incitations corrélées à un score environnemental/assemblage, défavorisant les importations lointaines à forte empreinte.
    • Allemagne: aucune restriction d’origine; marques chinoises éligibles.
  • Types de véhicules

    • France: bonus centré sur les 100 % électriques.
    • Allemagne: VE et PHEV inclus.
  • Ciblage des ménages

    • France: modulation par revenus et critères techniques précis (plafond de prix/masses, score).
    • Allemagne: plafond de revenu imposable du foyer (≈ 80 000 €, modulé), bonus familiaux.
  • Signal industriel

    • France: “Construire en Europe”.
    • Allemagne: “Accélérer l’adoption, ouvrir la concurrence”.

Les points de friction majeurs

  • Souveraineté vs accès à bas prix

    • Aides ouvertes en Allemagne = accélérateur d’adoption… et accélérateur potentiel des parts de marché chinoises.
    • Filtre français = soutien à l’écosystème UE… mais risque de ralentir l’accès aux petits budgets si l’offre locale tarde.
  • Cohérence climat

    • Inclusion des PHEV en Allemagne: compatible avec la baisse d’émissions à court terme si usage électrique réel, mais peut retarder le pivot BEV pur.
  • Politique commerciale

    • Tarifs vs prix planchers: les “prix minimums” éviteraient une escalade douanière, mais pourraient stabiliser les prix à un niveau moins agressif pour les consommateurs, tout en complexifiant la régulation (contrôle par modèle).

💡 Conseil d’expert
Les constructeurs qui “localisent” rapidement (assemblage, batteries, électronique de puissance) maximiseront leur éligibilité aux aides en France et limiteront l’exposition douanière en UE. Côté clients, surveillez les calendriers d’éligibilité: un même modèle pourra être aidé à Berlin, mais pas à Paris, selon son lieu d’assemblage et sa batterie.

Ce qui va se jouer dans les prochains mois

  • Bruxelles affinera l’alternative “prix plancher” et dira si les hybrides rejoignent le périmètre.
  • Les États membres testeront la cohérence des dispositifs nationaux avec les objectifs 2030–2035.
  • Les équipementiers et industriels pousseront pour un calendrier de contenu local croissant, afin de donner de la visibilité d’investissement à la filière.

📌 À retenir

  • Berlin parie sur l’ouverture et la baisse des prix pour relancer le marché, quitte à favoriser aussi les marques venues de Chine.
  • Paris défend des critères qui ancrent la valeur en Europe, quitte à réduire l’éligibilité des véhicules importés.
  • L’UE cherche un compromis (prix plancher, éventuelle extension aux hybrides) pour éviter une guerre commerciale tout en corrigeant les subventions.

En filigrane, l’Europe joue une partie décisive: réussir la massification de l’électrique sans abandonner sa base industrielle. Les choix de 2026 pèseront bien au-delà du prochain cycle produit.

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