Stellantis alerte sur 2028, Bruxelles ménage Pékin: l’auto européenne entre pare-feu et bras de fer

En bref:

  • Stellantis alerte: sans changement réglementaire rapide (notamment contenu local renforcé), la compétitivité industrielle et des sites européens pourraient basculer dès 2028-2029 au vu des paliers CO2 et du retard batteries.
  • Bruxelles échange surtaxes contre prix minimums d’import chinois pour éviter un effondrement des prix, mais ce compromis pose le dilemme — protéger l’industrie et les emplois tout en maintenant des VE abordables et les objectifs climatiques.

Le signal est fort et inhabituellement concordant chez Stellantis: sans virage réglementaire rapide, la “casse” pourrait intervenir dès 2028-2029, bien avant l’horizon 2035. Dans le même temps, l’Union européenne ouvre une porte de sortie au conflit commercial avec la Chine en remplaçant les surtaxes sur les véhicules électriques par des prix minimums encadrés. Deux actualités qui se télescopent et posent une question crue: l’Europe peut-elle à la fois protéger son industrie, préserver l’accès à des électriques abordables et tenir ses objectifs climatiques?

Ce que dit vraiment Stellantis (et pourquoi 2028 n’est pas un hasard)

Le message, porté à Bruxelles par Emanuele Cappellano (opérations Europe) et déjà relayé par John Elkann et Antonio Filosa, tient en trois points:

  • Des objectifs CO2 jugés “hors-sol” par rapport au tempo industriel actuel. Les volumes européens restent inférieurs d’environ 3 millions d’unités à la période pré-Covid, tandis que les chaînes et fournisseurs doivent se reconfigurer pour l’électrique.
  • Un risque d’étau compétitif: avance chinoise sur batteries, composants clés et coûts, alors que l’Europe cumule coûts salariaux et énergie plus élevés.
  • Des garde-fous exigés: Stellantis pousse un contenu local européen “dur” — 80% sur la fabrication (emboutissage-ferrage-assemblage), 80% sur moteurs et transmissions, 65% d’ingénierie en Europe, et 60% de cellules batteries produites localement à horizon 2030. Une ligne bien plus ferme que Renault, qui plaide plutôt pour 60% global (hors batteries).

Calendrier politique: la Commission doit détailler fin janvier un cadre sur le “contenu local minimal”. Les États restent divisés (France volontariste, Allemagne prudente face aux risques de rétorsion et à ses intérêts industriels délocalisés).

📌 À retenir

  • Stellantis met le curseur haut pour ancrer la valeur en Europe et ralentir l’érosion de compétitivité avant 2030.
  • 2028-2029 correspond au prochain palier CO2 et à la montée en cadence batterie: c’est le moment de vérité pour les coûts.

Ce que négocient l’UE et la Chine: la fin des surtaxes… mais pas des prix bas

Bruxelles a publié un cadre permettant aux marques chinoises (et aux constructeurs produisant en Chine) d’éviter jusqu’à 35,3% de surtaxes antidumping en échange d’engagements:

  • Des prix minimums à l’import, par modèle et segment, validés par la Commission selon des références de marché “équitables”.
  • Des éléments additionnels pris en compte: circuits de distribution, volumes, et surtout plans d’investissement dans l’UE (usines, R&D, réseau).
  • Contrôle et réversibilité: en cas de non-respect, retour aux taxes, voire rétroactivité.

Ce mécanisme est salué à Pékin (et par la Chambre de commerce chinoise) comme un “atterrissage en douceur”. Côté marché, l’effet est clair: il limite la casse des prix, sécurise la marge des exportateurs, et incite à produire en Europe (ex. projets industriels en Hongrie).

⚠️ Impact consommateur

  • Ne pas attendre de “choc de prix” à la baisse: l’Europe remplace une barrière fiscale par un plancher de prix. Le ticket d’entrée des VE importés restera élevé, mais avec la marge captée par le constructeur plutôt que par la douane.

Le paradoxe européen: protéger l’industrie tout en accélérant l’électrification

  • Objectif climat 2030 (-55% GES) vs pouvoir d’achat: l’UE a besoin de volumes d’électriques abordables pour décarboner le parc, mais doit contenir un afflux de modèles subventionnés qui déstabiliserait l’outil industriel local.
  • Dépendance aux chaînes chinoises: batteries, composants, matériaux restent massivement sourcés en Chine. Une rupture sèche renchérirait l’électrification et ralentirait les volumes.
  • Concurrences croisées: les États-Unis ont verrouillé avec 100% de droits sur les VE chinois; l’UE opte pour l’équilibrisme. En H1 2025, 6% des ventes UE étaient des véhicules fabriqués en Chine, part appelée à grimper vers ~10% à l’horizon 2030 selon des cabinets.

En bref: la “diplomatie des prix plancher” achète du temps à l’Europe et canalise les importations, mais ne résout ni la question des coûts structurels, ni le retard sur la chaîne batteries.

Ce que changerait un “contenu local” ambitieux

Avantages présumés:

  • Verrouille une part de valeur en Europe (emplois, ingénierie, montée en gamme de l’écosystème fournisseurs).
  • Contraint les nouveaux entrants à localiser davantage (et donc renchérit leur coût total livré).
  • Réduit le risque de dumping social/énergétique et de dépendance stratégique.

Angles morts:

  • Coûts en hausse à court terme pour tous, y compris les généralistes européens déjà sous pression.
  • Complexité de calcul (par modèle? par moyenne pondérée?) et risques de contournement (CKD/SKD, pivot vers hybrides, triangulation commerciale).
  • Compatibilité OMC à soigner, au risque d’ouvrir d’autres fronts (agroalimentaire, biens d’équipement…).

ℹ️ Repères chiffrés

  • Surtaxes antidumping 2024: 7,8% à 35,3% (en sus des 10% de base).
  • Part des véhicules “made in China” vendus dans l’UE: ~6% H1 2025; projection ~10% d’ici 2030.
  • Écart de coût moyen estimé entre production UE et Chine: autour de 30% sur véhicules électriques (ordre de grandeur fréquemment cité par l’industrie).

Trois scénarios 2026-2030

  1. Atterrissage maîtrisé
  • Prix plancher effectifs + contenu local ambitieux et lisible.
  • Accélération des usines de batteries et d’assemblage en UE.
  • Résultat: compétitivité partiellement restaurée, volumes VE soutenus, importations canalisées.
  1. Compromis mou
  • Prix minimums mais contenu local édulcoré, calculs permissifs.
  • Investissements chinois limités à l’assemblage, faible intégration.
  • Résultat: part de marché asiatique progresse, pression sur marges et fermetures de sites européens à partir de 2028-2029.
  1. Montée des tensions
  • Durcissement côté UE ou ripostes chinoises sectorielles.
  • Fragmentation des chaînes d’approvisionnement, surcoûts, retards produits.
  • Résultat: volumes VE bridés, objectifs CO2 sous tension, embouteillage politique.

Qui gagne quoi, à court terme?

  • Constructeurs chinois: stabilité des règles, marges préservées, incitation à localiser (option utile pour pérenniser l’accès au marché).
  • Constructeurs européens: respiration temporaire sur les prix; la vraie bataille reste celle des coûts, de l’offre produit et de la chaîne batteries.
  • Consommateurs: peu de chances de voir des “super-affaires”; la concurrence s’exprimera davantage sur le produit/techno que sur des rabais massifs.
  • Climat: trajectoire compatible si les volumes VE continuent d’augmenter et si l’offre “compacte-accessible” se développe via des plateformes locales compétitives.

Les questions que Bruxelles doit trancher d’ici fin janvier (et après)

  • Méthode de calcul du contenu local: par modèle, par gamme, par moyenne constructeur? Inclure batteries et chimie des matériaux?
  • Clause anti-contournement: comment traiter CKD/SKD, plateformes communes, re-badging, localisation progressive?
  • Gouvernance des prix minimums: révisions périodiques? transparence des références “équitables”? contrôle des marges anormales?
  • Articulation avec les objectifs CO2 2030: éviter les injonctions contradictoires entre protection industrielle et volumes VE nécessaires.

💡 Pistes pragmatiques (opinion)

  • Lier explicitement les exemptions de prix minimum à des jalons de localisation (cellules, modules, pack, BMS, cathodes/anodes) et à des engagements R&D.
  • Accélérer les aides ciblées à la demande sur les segments B/C, conditionnées au TCO (coût d’usage), pour doper les volumes sans subventionner des prix artificiels.
  • Sécuriser l’énergie décarbonée et compétitive pour l’industrie (PPA, capex réseaux, électro-intensifs), sinon le “contenu local” restera un vœu pieux.
  • Muscler la filière recyclage/second-life batteries pour différencier l’Europe par l’économie circulaire et la souveraineté matériaux.

En creux, l’Europe tente un numéro d’équilibriste: garder l’ascenseur social de l’électrique en marche, sans laisser ses usines au rez-de-chaussée.

En un mot, la combinaison “prix plancher + contenu local” peut éviter la casse à court terme, mais elle ne suffira que si l’Europe règle son problème central – le différentiel de coûts et de vitesse d’exécution – avant le fameux cap 2028-2029.

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