ACC débranche l’Allemagne et l’Italie: le «plan batterie» européen en panne de courant ?

En bref:

  • ACC abandonne définitivement ses gigafactories en Allemagne (Kaiserslautern) et en Italie (Termoli) et se recentre sur une seule usine en France (Douvrin/Billy‑Berclau).
  • La décision prive le projet d’échelle, renforce la pression compétitive des batteries LFP asiatiques et impose un réajustement industriel : pivot vers des chimies moins chères, soutiens à la production, standardisation et sécurisation de l’amont.

Le couperet est tombé. ACC, la coentreprise Stellantis–Mercedes–TotalEnergies censée incarner la souveraineté européenne des batteries, renonce définitivement à ses gigafactories de Kaiserslautern (Allemagne) et Termoli (Italie). Entre marché du VE moins porteur qu’anticipé, virage technologique vers des chimies moins chères et montée en cadence laborieuse, le projet européen se heurte à la réalité industrielle et économique.

À court terme, l’Europe perd deux piliers d’échelle. À moyen terme, c’est l’équation coût/volume/technologie qui remet en cause l’ambition d’un «Airbus de la batterie».

Ce qui est acté

  • ACC a confirmé l’abandon des usines de Termoli et Kaiserslautern, mises en pause depuis mai 2024, jugeant que « les conditions préalables » à une relance ne sont pas réunies (sources syndicales et communiqué ACC, 7–9 février 2026).
  • Le recentrage se fait sur la seule gigafactory française de Billy-Berclau/Douvrin (Pas-de-Calais), avec deux lignes annoncées à 13 GWh et 15 GWh.
  • Pour Mercedes, la production dédiée en France est désormais attendue à partir de mi-2026, avec des premiers modèles équipés début 2027.
  • Stellantis vient d’enregistrer 22,2 milliards d’euros de charges exceptionnelles liées notamment à une révision à la baisse de ses ambitions 100 % électriques; son titre a chuté de plus de 25 % en une séance.
  • En Italie, Stellantis promet la continuité d’activité du site de Termoli via des boîtes de vitesses (e‑DCT d’ici 2026) et des moteurs essence Euro 7 « jusqu’en 2030 et au-delà ».
  • En Allemagne, environ 2 000 emplois étaient projetés à Kaiserslautern; quelque 90 salariés déjà recrutés pour la phase de lancement se retrouvent sans projet. IG Metall dénonce une décision « irrationnelle et irresponsable ».

📌 À retenir

  • Deux usines sur trois passent à la trappe: les économies d’échelle prévues disparaissent, les coûts unitaires montent, et la compétitivité face aux cellules asiatiques se dégrade.

Pourquoi maintenant: la demande, les comptes et la chimie

  • La demande européenne de VE progresse encore, mais nettement moins vite que prévu. En 2025, l’UE a immatriculé environ 1,9 million de BEV (+30 % sur un an), dans un marché automobile global toujours en retrait par rapport à 2019. Les volumes attendus pour rentabiliser des gigafactories n’y sont pas.
  • Stellantis ajuste brutalement la voilure (charges, cessions d’actifs batteries au Canada à LG), signalant aux partenaires que le temps de l’expansion tous azimuts est terminé.
  • Côté Italie, Rome avait déjà retiré quelque 250 M€ de fonds européens fléchés sur Termoli (septembre 2024), faute de visibilité sur le calendrier.
  • Surtout, la bataille s’est déplacée vers le prix: les batteries LFP (lithium‑fer‑phosphate) chinoises, moins chères et produites à très grande échelle, gagnent du terrain. ACC était conçue pour des cellules NMC (nickel‑manganèse‑cobalt) « premium »; le marché réclame désormais du volume abordable.

💬 Esprit critique

  • On a longtemps présenté les NMC européennes à forte densité énergétique comme l’axe stratégique. En 2026, l’avantage décisif est d’abord économique. Sans échelle, pas de prix; sans prix, pas de volumes; sans volumes, pas d’échelle.

Le talon d’Achille: l’industrialisation

  • À Billy‑Berclau/Douvrin, la montée en cadence a été plus lente que prévu, avec des coûts élevés et des taux de rebut importants. ACC a dû faire appel à un partenaire chinois pour accélérer l’industrialisation, selon la presse spécialisée, sans dévoiler d’identité.
  • Perdre deux sites enlève des synergies logistiques, d’achats et d’ingénierie, tout en diluant l’effet d’apprentissage indispensable aux rendements.

📊 Chiffres clés

  • Plan 2020: 3 sites, 3 lignes de 8 GWh chacune (24 GWh initiaux), extensibles.
  • 2026: 2 lignes concentrées en France, relevées à 13 et 15 GWh; Italie et Allemagne annulées.
  • Subventions: 1,3 Md€ promis par la France et l’Allemagne (dont ~437 M€ pour le site allemand) désormais sans objet pour Kaiserslautern.

Conséquences industrielles et sociales

  • Allemagne (Rhénanie‑Palatinat): immense douche froide pour une région qui misait sur ~2 000 emplois directs et l’ancrage d’une filière. Le Land promet une réaffectation rapide du foncier industriel.
  • Italie (Termoli): « repli défensif » sur moteurs et e‑DCT. Les syndicats exigent des garanties concrètes et un plan social clair pour les salariés d’ACC réaffectés chez Stellantis.
  • France: Douvrin devient « usine totem ». Mais sans relais allemand et italien, l’équilibre économique de l’ensemble se tend, et la dépendance aux aides publiques comme aux volumes Stellantis/Mercedes s’accroît.

Que devient l’ambition européenne des batteries ?

  • L’épisode ACC n’est pas isolé. Northvolt a connu des tensions financières; d’autres projets ont revu leurs cadences.
  • Verkor (Dunkerque) a inauguré fin 2025 et entre en montée en puissance: la trajectoire sera scrutée au micron près.
  • PowerCo (Volkswagen) poursuit à Salzgitter et prépare Valence pour MEB+; couvrir 50 % des besoins du groupe reste un objectif ambitieux dans ce contexte.
  • L’Europe continue de mobiliser des dispositifs (IPCEI, prêts BEI, appels Innovation Fund), mais l’écart de coût/échelle avec l’Asie persiste, tandis que les règles commerciales restent moins protectionnistes qu’aux États‑Unis.

🔎 Le point vraiment dur

  • L’équation de compétitivité ne se réglera pas par la seule subvention à l’investissement: il faut compenser l’écart de coût opérationnel (énergie, main‑d’œuvre, intrants), sécuriser l’amont (raffinage, matériaux actifs) et standardiser plus vite.

Quelles issues de secours pour la filière européenne ?

  • Passer à l’offensive sur les chimies « coût »
    • Accélérer LFP et LFP‑Mn « made in Europe » (licences, JV technologiques), et préparer le sodium‑ion pour l’entrée de gamme et le stockage stationnaire.
  • Soutenir la production, pas seulement le capex
    • Crédits à la production (€/kWh), contrats pour différence sur l’électricité verte, et tarifs long terme compétitifs pour l’énergie.
  • Standardiser et mutualiser
    • Formats de cellules, modules et packs harmonisés, plateformes communes multi‑constructeurs pour maximiser l’effet d’échelle.
  • Accélérer l’amont et le recyclage
    • Matériaux actifs en Europe, raffineries de lithium/niobium/manganèse, et boucles fermées sur le nickel/cobalt; déploiement industriel du « battery passport ».
  • Acheteurs de dernier ressort
    • Mécanismes publics ou parapublics garantissant un socle de volumes (flottes publiques, utilitaires, bus) pour sécuriser la montée en cadence.

💡 Conseil d’expert

  • À court terme, importer des cellules LFP pour préserver les prix et les volumes côté véhicules n’est pas un renoncement si, en parallèle, on bâtit des capacités locales LFP/LFP‑Mn compétitives. Le « en même temps » industriel est douloureux, mais nécessaire.

Et pour l’automobiliste européen ?

  • Davantage de batteries asiatiques dans des véhicules assemblés en Europe, au moins transitoirement.
  • Un mix produit qui s’électrifie plus par le bas: LFP, autonomies « suffisantes » et prix contenus plutôt que records d’énergie.
  • Des délais possibles sur certaines versions longue autonomie NMC haut de gamme.
  • Une poussée des hybrides (dont e‑DCT) maintenue plus longtemps que prévu.

🗓️ Frise express

  • 2020: lancement ACC (Stellantis/Mercedes/TotalEnergies), 3 sites annoncés (FR/DE/IT).
  • Mai 2024: gel de Termoli et Kaiserslautern.
  • Sept. 2024: retrait d’environ 250 M€ prévus pour Termoli par l’Italie.
  • 7–9 fév. 2026: abandon définitif DE/IT; Douvrin devient l’unique pilier d’ACC; Stellantis acte 22,2 Md€ de charges.

En refermant deux usines avant même d’avoir atteint l’échelle, ACC rappelle que la souveraineté industrielle ne s’obtient pas à coups d’annonces mais par la résolution obstinée des trois mêmes équations: prix, volumes, industrialisation. Europe, l’heure n’est pas au renoncement, mais au recalage sans fard de la stratégie batteries sur le terrain des coûts réels et des technologies gagnantes.

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