Allemagne: l’ADAC encense les électriques, la VDA alerte sur les délocalisations — le grand écart

En bref:

  • L’ADAC confirme que les voitures électriques ont atteint une grande maturité produit (performances, autonomie, recharge) et dominent les classements consommateurs.
  • La VDA alerte en revanche sur une crise industrielle (reports/délocalisations d’investissements, abandon de sites batteries) : la chaîne de valeur européenne peine à produire compétitivement, exigeant stabilité réglementaire et mesures industrielles.

Alors que la fédération de l’industrie automobile allemande (VDA) sonne l’alarme sur une vague de reports et de délocalisations d’investissements, le puissant club automobile ADAC place les voitures électriques en tête de ses évaluations. Deux réalités qui, à première vue, s’entrechoquent. Et pourtant, elles décrivent la même transition: une technologie désormais mature côté produit, mais une équation économique et industrielle qui se tend.

Dans l’Allemagne de 2026, l’électrique n’est plus une expérimentation. C’est devenu un standard d’excellence sur la route. Côté usines et chaînes d’approvisionnement, en revanche, la bataille de compétitivité est loin d’être gagnée.

Ce que dit l’ADAC: l’électrique a atteint un haut niveau… et le montre

  • En 2025, l’ADAC a évalué 112 modèles, dont 52 électriques, sur plus de 300 critères. Résultat: les cinq meilleures notes (1,6) reviennent toutes à des modèles à batterie (Škoda Elroq 85, Škoda Enyaq 85x Sportline, Audi Q6 e‑tron performance, Audi A6 Avant e‑tron performance, Mercedes‑Benz EQS 450+ AMG Line).
  • Le “cœur de marché” (notes 1,8 à 2,0) est très dense, avec des références comme Hyundai Ioniq 5/9, Kia EV3/EV6, Volvo EX90/EC40, BMW iX2, VW ID.3 GTX, Genesis GV60. Le Tesla Model Y obtient 1,9.
  • Maturité d’usage: plateformes dédiées, efficience en hausse, 250–300 km réels pour les citadines, ~400 km dans le segment moyen, et une recharge désormais rapide y compris sur des modèles plus abordables.

📌 À retenir

  • Les électriques ne “gagnent” pas parce qu’elles sont électriques — elles gagnent parce qu’elles font tout (ou presque) mieux: agrément, efficience, sécurité, polyvalence.
  • L’ADAC confirme aussi les limites physiques: en test hivernal à 0 °C, l’Audi A6 Avant e‑tron reste la meilleure en autonomie autoroutière (441 km) et récupère ~300 km en 20 minutes, mais plusieurs modèles perdent 35–45 % vs WLTP. La technologie progresse, la météo ne négocie pas.

Ce que dit la VDA: l’écosystème industriel décroche

Début février, la VDA a dénoncé un “déni de réalité” à Bruxelles face à la crise de compétitivité. Selon une enquête menée auprès d’une centaine d’entreprises du secteur:

  • Près de trois quarts ont annulé, reporté ou déplacé hors d’Allemagne des investissements prévus.
  • Les constructeurs européens affrontent une demande erratique, une concurrence chinoise agressive et une avalanche réglementaire difficile à mettre en œuvre.
  • Les à-coups politiques (assouplissements et nouveaux paquets législatifs) brouillent la visibilité, au moment même où l’industrie doit investir massivement.

🔎 Contexte marché Allemagne

  • Après un trou d’air en 2024 (fin brutale des aides), le BEV a rebondi en 2025 à ~19,1 % de parts de marché (≈545 000 unités), contre ~12 % en 2024. Reprise réelle, mais fragile et coûteuse à servir localement.

Le symbole ACC/Kaiserslautern: quand la batterie européenne trébuche

Le paradoxe se lit aussi côté cellules:

  • Automotive Cells Company (ACC — Stellantis, Mercedes‑Benz, TotalEnergies) a confirmé l’abandon définitif de ses sites de Termoli (Italie) et Kaiserslautern (Allemagne). Seule la gigafactory française (Douvrin) poursuit, avec montée en cadence sous surveillance.
  • Ce recentrage prive le projet d’économies d’échelle et souligne une réalité dure: produire, à coût compétitif, des cellules NMC “européennes” reste ardu face aux géants asiatiques.
  • Stellantis a enregistré une dépréciation d’environ 22,2 milliards d’euros liée à la révision de sa trajectoire électrique: les volumes arrivent, mais plus lentement et moins rentablement qu’anticipé.

💬 “Quand les volumes ne suivent pas et que la rentabilité se dérobe, les projets industriels deviennent des variables d’ajustement.” C’est exactement ce que l’on observe avec la contraction du plan ACC.

Paradoxe? En fait, deux temporalités qui coexistent

  • Côté volant: les progrès sont là, mesurables, visibles. Les électriques dominent les classements parce qu’elles cochent davantage de cases que leurs équivalents thermiques haut de gamme.
  • Côté usine: la bataille se joue sur les coûts complets (énergie, travail, capital), la stabilité réglementaire, la disponibilité des talents, la vitesse d’industrialisation et la sécurisation amont (matières, chimies). Sur ce terrain, l’Europe — et l’Allemagne en particulier — se heurte à:
    • des coûts d’énergie historiquement plus élevés que chez certains concurrents,
    • une concurrence chinoise qui combine prix, industrialisation rapide et montée en qualité (l’ADAC crédite XPeng G6, MG S5 EV ou Nio EL8 de notes solides),
    • des zigzags politiques qui réduisent la lisibilité des plans d’investissement,
    • une montée en cadence plus lente que prévu dans les batteries européennes.

🎯 En clair: la technologie est prête pour les clients, la chaîne de valeur européenne l’est moins pour la produire à un coût mondialement compétitif. C’est moins une contradiction qu’un décalage.

Transition subie plutôt que maîtrisée?

Il y a, aujourd’hui, davantage de contraintes exogènes que de leviers maîtrisés par les industriels:

  • Demande volatile post‑aides, injonctions parfois contradictoires et calendrier politique changeant.
  • Infrastructures et coûts d’usage qui varient fortement selon les pays et la fiscalité.
  • Pression chinoise sur les segments cœur de gamme qui tirent les prix vers le bas.
  • Retrait ou reconfiguration de projets stratégiques (batteries) qui retardent l’intégration locale.

Mais la trajectoire n’est pas figée. L’Allemagne a des atouts (ingénierie, qualité perçue, marques fortes, base industrielle gigantesque) et le marché a redémarré en 2025. La question est la vitesse à laquelle l’écosystème peut réaligner ses coûts et ses capacités.

Les leviers concrets pour refermer l’écart

  • Stabiliser la règle du jeu
    • Prévisibilité réglementaire à 7–10 ans pour l’investissement industriel.
    • Déploiement pragmatique des normes (éviter la “sur‑qualité” coûteuse sans bénéfice client mesurable).
  • Baisser le coût “fab Allemagne”
    • Contrats énergie de long terme pour l’industrie électro‑intensive.
    • Accélérer les procédures d’implantation/extension d’usines (délai et bureaucratie).
  • Gagner la bataille des volumes utiles
    • Plateformes électriques modulaires communes, standardisation accrue des packs/bibliothèques de cellules.
    • Focaliser l’effort produit sur les segments où se joue le mix (C/D à 30–45 k€) plutôt que sur la seule vitrine technologique.
  • Sécuriser l’amont et la techno
    • Diversifier les chimies (LFP, LMFP pour le coût/volume; NMC haut de gamme où cela se justifie).
    • Partenariats matières et recyclage pour abaisser le coût total et lisser la volatilité.
  • Mieux protéger sans se couper
    • Outils de défense commerciale ciblés, mais éviter l’escalade qui renchérit les composants critiques.
    • Exigences de réciprocité sur l’accès aux marchés et la propriété intellectuelle.

💡 Conseil d’expert

  • Les “victoires” ADAC disent le niveau atteint par les voitures. Les “alertes” VDA disent le niveau requis par les usines. Pour rattraper ce second niveau, l’Europe doit choisir ses batailles: produire à tout prix tout le spectre, ou sécuriser quelques briques clés à forte valeur (logiciel, électronique de puissance, packs, recyclage) tout en sourçant intelligemment le reste.

Et pour l’automobiliste européen, qu’est-ce que ça change?

  • À court terme: de très bons produits, souvent meilleurs à conduire et à vivre, disponibles et évalués objectivement comme tels. L’accès financier (prix/loyers) reste le sujet clé.
  • À moyen terme: la provenance des batteries et les choix industriels (Europe/Asie) peuvent influer sur les prix, les délais, et la valeur résiduelle. Surveillez:
    • la chimie de batterie (LFP vs NMC),
    • la puissance de recharge réelle et la courbe,
    • les aides locales et le TCO (assurance, énergie, entretien),
    • les mises à jour logicielles et la stratégie de connectivité du constructeur.


En Allemagne, il n’y a pas tant une contradiction qu’un “grand écart” entre l’excellence des produits électriques et la fragilité de la fabrique qui doit les porter. La route est tracée côté usage; il reste à ré-assembler, vite, un modèle industriel capable de la parcourir sans perdre pied.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *