Dumarey Strasbourg ferme: premier choc industriel de l’électrique ou révélateur d’un malaise plus profond ?

En bref:

  • Dumarey Strasbourg fermera fin 2026 après la perte du client pivot (ZF), une chute du CA (~530 M€ en 2023 → <60 M€ en 2025) et 320 suppressions d’emploi, malgré 80 M€ d’investissements tardifs dans l’électrique.
  • L’électrification a réduit durablement la demande pour certains composants (boîtes, embrayages, échappement), mais la fermeture résulte surtout d’un timing défavorable (internalisation client, volumes VE décevants, endettement).
  • Pour éviter d’autres « cas Dumarey » : prioriser reconversions industrielles réalisables (e-axles, carters batteries), garantir visibilité volumes via contrats, débloquer financements de conversion, former rapidement les salariés et assurer une énergie compétitive.

La nouvelle est tombée comme un couperet: Dumarey Powerglide cessera ses activités à Strasbourg fin 2026. 320 emplois s’éteindront, après un premier plan social en 2024-2025. L’usine historique des boîtes automatiques, passée par General Motors puis Punch, illustre-t-elle les « victimes collatérales » de la bascule vers le véhicule électrique, plus simple mécaniquement ? Oui… mais pas seulement.

À partir de ce cas, regardons lucidement quels maillons de la sous-traitance thermique sont les plus exposés à court terme — et ce qui peut encore être sauvé.

Ce qui s’est réellement passé à Strasbourg

  • Perte du client pivot: ZF met fin en 2024 aux commandes de boîtes (internalisation), –84/–85% de chiffre d’affaires pour l’usine.
  • Chute d’activité et endettement: le CA passe d’environ 530 M€ (2023) à moins de 60 M€ (2025).
  • Diversification trop tardive: 80 M€ investis en 4 ans pour produire des composants de réducteurs et de moteurs électriques (notamment pour Emotors/Stellantis), mais volumes 40% sous les prévisions.
  • Impact social sévère: après 234–248 suppressions en 2024-2025, 320 postes restants supprimés en 2026. Vagues envisagées: juin, août (arrêt de production), puis fin d’année. Moyenne d’âge: 52 ans.
  • Gestion de la sortie: fonds social d’environ 60 M€ (créé en 2024 avec ZF) mobilisé pour accompagner le PSE; recherche d’un repreneur pour un site majeur (120 000 m² couverts, 900 000 m² au Port autonome de Strasbourg).

📊 Chiffres clés

  • 320 emplois supprimés en 2026 (après 234–248 en 2024-2025)
  • –85% de CA en un an, CA 2025 < 60 M€ (vs ~530 M€ en 2023)
  • 80 M€ investis (électrification) mais volumes –40% vs plans

📢 Voix contradictoires

  • La direction invoque une « crise structurelle majeure » et des volumes VE en berne.
  • Les syndicats dénoncent un virage stratégique tardif et mal piloté.
  • Le coup d’arrêt de ZF (internalisation) reste l’élément déclencheur immédiat.

L’électrique a-t-il « tué » Dumarey ? Une causalité multiple

  • Architecture plus simple: les VE n’ont pas de boîte multi-rapports classique; ils utilisent un réducteur (e-drive). La demande mondiale de boîtes thermiques est donc structurellement déclinante.
  • Cyclique et stratégique: l’arrêt brutal d’un donneur d’ordre et son choix d’internaliser a précipité la chute.
  • Transition « à trous d’air »: volumes VE européens inférieurs aux prévisions 2024-2025, pression prix, concurrence asiatique agressive, coûts énergétiques en Europe, durcissement concurrentiel.
  • Temporalité décalée: investissement tardif dans des composants VE, ramp-up clients plus lent que prévu, endettement qui limite la capacité à attendre le rebond.

📌 À retenir

  • La transition réduit le contenu mécanique classique, mais n’explique pas seule la fermeture.
  • Le timing (perte client + volumes VE décevants) et la stratégie (dépendance à un client, dette) ont été déterminants.

Qui est le plus exposé dans la chaîne thermique ? Les maillons à risque à court terme

⚠️ Risques élevés (demande structurellement en baisse avec l’essor du VE)

  • Boîtes de vitesses thermiques (BVM/BVA) et composants mécaniques associés (arbres, pignons, carters, convertisseurs de couple).
  • Embrayages et volants bi-masse.
  • Échappement et post-traitement (pots catalytiques, FAP, SCR).
  • Systèmes d’injection, rails, pompes haute pression (essence/diesel).
  • Turbo-compresseurs pour moteurs thermiques.
  • Réservoirs à carburant et circuits associés.
  • Démarreurs/alternateurs, bougies, bobines d’allumage.
  • Usinage de blocs, culasses, pistons, bielles (fonderies/forge).

🟨 Risques modulés (hybrides, utilitaires, marchés hors-UE)

  • Modules et boîtes pour hybrides (e-DCT, e-CVT, power-split): volumes en baisse moins rapide que le pur thermique; dépend des stratégies de gamme des constructeurs.
  • Pièces « duales » transférables (fonderie alu) vers boîtiers batteries, carters e-axles, structures allégées.

🟩 Opportunités de reconversion (croissance VE/numérisation)

  • Réducteurs et e-axles (intégration moteur + réducteur + onduleur).
  • Électronique de puissance (onduleurs, convertisseurs), bobinage/laminations (stator/rotor).
  • Packs batteries et boîtiers, systèmes de refroidissement et de gestion thermique.
  • Faisceaux, capteurs, software embarqué, ADAS.
  • Emboutissage/structures spécifiques VE, aluminium/magnésium pour allègement.

💡 Conseil d’expert
Pour un site orienté « mécanique lourde » thermique, les pivots réalistes sont: réducteurs d’e-axle, boîtiers de batterie, carters/internals d’électromoteurs, composants de gestion thermique. L’enjeu n’est pas de « tout réinventer », mais de convertir des savoir-faire (usinage de précision, métallurgie, qualité auto) vers des familles produits VE bankables à 3–5 ans.

Combien d’emplois en jeu, et à quel horizon ?

  • À court terme (2026-2028), les suppressions se concentreront sur les activités purement thermiques sans débouchés hybrides/VE. Les fédérations d’équipementiers évoquent, depuis deux ans, plusieurs dizaines de milliers de postes menacés en France si la consolidation s’accélère.
  • L’exposition est maximale pour les sites mono-client et mono-produit thermique, ou très endettés.
  • Les seniors (50+) sont les plus vulnérables: compétences ultra-spécialisées, mobilité réduite, formations longues. Les PSE privilégient souvent des fins de carrière aménagées plutôt qu’une reconversion réelle, sauf accompagnement renforcé.

📌 Facteurs aggravants

  • Internalisation par les grands groupes (sécuriser la techno cœur de valeur: e-drives, électronique).
  • Pression prix liée à la concurrence chinoise/européenne de l’Est.
  • Volumes VE européens en montée plus lente qu’anticipé, d’où des « trous » de charge.

Peut-on éviter d’autres « cas Dumarey » ? Cinq leviers concrets

  1. Reconversions ciblées, pas cosmétiques
  • Cartographier, site par site, les process transférables vers VE (réducteurs, carters e-moteur, boîtiers batteries, échangeurs, modules thermiques).
  • Mutualiser des lignes entre sous-traitants locaux pour atteindre une taille critique et lisser la charge.
  1. Visibilité de la demande
  • Contrats pluriannuels et engagements volume des constructeurs sur les composants VE produits en Europe.
  • « Préférence européenne » conditionnant aides publiques et bonus à un contenu local mesurable.
  1. Financement de la bascule
  • Fonds dédiés à la conversion industrielle des sites thermiques (capex, outillage, qualification), débloqués rapidement.
  • Co‑investissements constructeurs–équipementiers sur e-axles et power electronics.
  1. Compétences et seniors
  • Parcours express certifiants (6–12 mois) sur e‑manufacturing, qualité batterie, bobinage, usinage haute précision pour e-drives.
  • Dispositifs de fin de carrière choisis et passerelles vers des métiers industriels connexes (ferroviaire, énergie).
  1. Énergie et compétitivité
  • Électricité à coût prévisible et compétitif pour les usines électrifiées.
  • Simplification des aides et des critères d’éco‑conditionnalité pour accélérer les décisions d’investissement.

📌 À surveiller en 2026

  • Les plans produits hybrides vs 100% VE des groupes européens (volumes transmissions hybrides).
  • Les ramp-ups réels des gigafactories et des chaînes e‑axles en France/UE.
  • L’évolution des droits de douane et du cadre d’aides en Europe (contenu local).
  • Les mouvements d’internalisation des grands équipementiers/constructeurs.

En Alsace, la fin de Dumarey Strasbourg sonne comme un rappel sévère: la transition n’efface pas les lois de l’industrie. Sans volumes sécurisés, financement de conversion et accompagnement des compétences, la bascule technologique produit des gagnants… et des laissés-pour-compte. Le temps presse pour transformer les sites thermiques en piliers de la mobilité électrique européenne.

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