En bref:
- Honda enregistre sa première perte annuelle depuis 1957, pénalisé par des dépréciations massives liées à l’électrique, des projets annulés et la pression commerciale aux États-Unis et en Chine.
- La chute de 37 % des ventes de voitures thermiques en Chine montre que le basculement vers l’électrique s’accélère fortement, au détriment des constructeurs trop lents à s’adapter.
- Honda se recentre sur l’hybride et certains marchés clés, mais l’épisode illustre surtout le coût immédiat d’un retard stratégique dans l’automobile.
Le signal est brutal, et il dépasse largement le seul cas Honda. D’un côté, en Chine, les ventes de voitures thermiques chutent à une vitesse qui semblait encore improbable il y a peu. De l’autre, Honda vient d’annoncer sa première perte annuelle depuis son entrée en Bourse en 1957. Deux actualités distinctes, mais qui racontent en réalité la même histoire : dans l’automobile, attendre trop longtemps avant d’ajuster sa stratégie d’électrification coûte désormais immédiatement très cher.
Le plus frappant, c’est que cette sanction n’est plus théorique, ni repoussée à 2030 ou 2035. Elle est déjà là, dans les comptes, dans les parts de marché perdues, et dans la difficulté croissante des constructeurs historiques à suivre un marché devenu beaucoup plus polarisé entre électrique, hybride et logiciels.
Honda enregistre une perte historique après 70 ans de profits
Honda a publié pour son exercice fiscal clos fin mars 2026 une perte d’exploitation de 414,3 milliards de yens et une perte nette de 424 milliards de yens, une première depuis sa cotation en 1957. Le groupe a aussi fait état d’un choc massif lié à sa réorganisation dans l’électrique, avec des charges très importantes sur ses projets EV.
Selon les sources, les pertes liées à l’électrique sont évaluées entre 1 450 et 1 578 milliards de yens sur l’exercice, soit un niveau colossal. Ce montant reflète surtout :
- l’annulation de plusieurs projets de véhicules électriques aux États-Unis ;
- la remise en cause d’investissements industriels, notamment en Amérique du Nord ;
- des dépréciations d’actifs en Chine ;
- l’impact des droits de douane américains sur les véhicules et pièces importés ;
- et, plus largement, une stratégie devenue inadaptée à un marché plus volatil que prévu.
📌 À retenir
Honda n’a pas seulement “perdu de l’argent à cause de l’électrique”. Le groupe a surtout payé le coût d’un repositionnement tardif et désordonné, pris entre ralentissement américain, pression chinoise et surcapacité d’investissement.
Non, ce n’est pas “la preuve que l’électrique ne marche pas”
C’est la lecture simpliste qui va sans doute circuler. Elle est trompeuse.
Le problème de Honda n’est pas que le véhicule électrique serait condamné. Le problème, c’est que les marchés ne se transforment pas tous au même rythme, et que Honda s’est retrouvé mal placé sur presque tous les fronts à la fois :
- aux États-Unis, la suppression des aides fédérales à l’achat d’EV et le durcissement commercial ont cassé une partie de l’équation économique ;
- en Chine, le marché s’électrifie vite, mais au profit des acteurs locaux, très agressifs sur les prix, les logiciels et la vitesse de renouvellement ;
- au Japon, en Amérique du Nord et en Inde, Honda estime désormais que l’hybride offrira un meilleur pont de transition à moyen terme.
Autrement dit, Honda a subi non pas l’électrification, mais une mauvaise synchronisation de sa stratégie industrielle.
Le vrai point de bascule est en Chine
C’est là que le sujet devient beaucoup plus structurant pour toute l’industrie. La Chine n’est plus seulement le premier marché automobile mondial : c’est aussi le laboratoire grandeur nature de la fin de l’ère essence.
L’élément clé de ces dernières semaines est la chute de 37 % des ventes de véhicules thermiques sur le marché chinois. Un tel recul n’est pas une simple correction conjoncturelle : il signale un basculement de demande. Quand un segment perd plus d’un tiers de son volume sur le premier marché mondial, ce sont toutes les hypothèses industrielles héritées des années 2010 qui vacillent.
Pourquoi est-ce si important ? Parce que la Chine concentre désormais plusieurs avantages décisifs :
- une offre électrique et hybride rechargeable extrêmement dense ;
- des constructeurs capables de sortir vite de nouveaux modèles ;
- une forte intégration batterie/logiciel/électronique ;
- une pression tarifaire que les marques historiques peinent à suivre ;
- et des consommateurs de plus en plus habitués à des véhicules très connectés.
Dans ce contexte, une marque étrangère qui tarde à localiser, adapter ou simplifier son offre voit ses positions se dégrader très vite.
Honda pris en étau entre la Chine et les États-Unis
Le cas Honda illustre parfaitement cette double contrainte.
En Chine : du retard face aux nouveaux standards du marché
Honda reconnaît lui-même avoir dû déprécier la valeur de ses activités chinoises. Ce n’est pas anodin. Cela signifie que les perspectives de rentabilité et de volumes sur ce marché ont été révisées à la baisse.
Le constructeur se retrouve face à des rivaux locaux capables de proposer :
- des véhicules électriques plus compétitifs ;
- des architectures électroniques plus modernes ;
- des logiciels embarqués mieux valorisés par les clients ;
- et des prix souvent plus agressifs.
Pour un constructeur japonais historiquement solide sur la fiabilité industrielle, mais moins rapide sur l’intégration logicielle et l’optimisation EV à grande vitesse, l’écart devient très visible.
Aux États-Unis : une stratégie EV renversée par la politique
À l’inverse, Honda avait aussi engagé des projets électriques importants pour l’Amérique du Nord, avant de devoir revenir en arrière. La suppression du crédit d’impôt fédéral de 7 500 dollars pour les acheteurs d’EV, ajoutée aux tarifs douaniers sur les importations automobiles, a profondément modifié la rentabilité attendue.
Résultat : Honda a suspendu ou annulé plusieurs projets, dont :
- des modèles électriques prévus pour le marché américain ;
- son vaste projet de chaîne de valeur EV au Canada ;
- et, selon plusieurs sources, des développements emblématiques liés à sa nouvelle offensive électrique.
💡 Conseil d’expert
Dans l’automobile, les investissements se raisonnent sur 5 à 10 ans. Quand l’environnement réglementaire change brutalement en 12 mois, les groupes les moins flexibles sont ceux qui encaissent les plus grosses dépréciations.
Le “wait and see” devient une stratégie à très haut risque
Pendant longtemps, temporiser pouvait se défendre. Beaucoup de constructeurs ont pensé qu’il valait mieux :
- préserver les marges du thermique ;
- laisser les pionniers absorber les coûts d’apprentissage ;
- attendre des batteries moins chères ;
- puis accélérer au bon moment.
Cette logique était rationnelle dans un marché lent. Elle l’est beaucoup moins dans un marché qui se fracture rapidement entre régions, technologies et modèles économiques.
Le problème du “wait and see”, ce n’est pas seulement le risque d’arriver en retard. C’est qu’en 2026, arriver en retard signifie souvent devoir :
- annuler des programmes déjà engagés ;
- déprécier des usines ou projets d’usines ;
- prolonger artificiellement la vie de modèles vieillissants ;
- perdre des volumes en Chine ;
- racheter du temps via des partenariats ou des achats de composants à moindre coût ;
- et réorienter en urgence ses priorités commerciales vers l’hybride.
C’est exactement ce que Honda est en train de faire.
Le recentrage sur l’hybride : choix pragmatique ou repli subi ?
Honda ne sort pas du jeu. Le groupe conserve des atouts réels, notamment :
- une activité moto extrêmement rentable ;
- des services financiers solides ;
- une compétence reconnue sur l’hybride ;
- et une présence industrielle mondiale encore puissante.
Le constructeur veut désormais s’appuyer davantage sur ses hybrides et sur quelques marchés jugés prioritaires : Amérique du Nord, Japon, Inde. Il prévoit aussi de réduire les coûts de sa prochaine génération de systèmes hybrides et d’améliorer leur efficience.
Sur le fond, ce virage n’a rien d’absurde. L’hybride peut effectivement être une réponse rationnelle dans des marchés où l’électrique progresse moins vite ou reste trop dépendant d’incitations publiques.
Mais il faut garder une nuance essentielle : ce recentrage n’est pas seulement un choix stratégique serein, c’est aussi la conséquence d’une marche arrière coûteuse.
Ce que Honda nous dit de l’industrie japonaise
Le cas Honda dépasse Honda. Il met en lumière la vulnérabilité d’une partie de l’industrie japonaise face à la nouvelle hiérarchie automobile mondiale.
Trois fragilités apparaissent nettement
| Fragilité | Effet concret |
|---|---|
| Dépendance historique au thermique et à l’hybride | adaptation plus lente aux marchés EV purs |
| Cycle de décision plus lourd | difficulté à pivoter rapidement |
| Retard relatif sur le logiciel et l’écosystème connecté | perte d’attractivité face aux acteurs chinois |
Toyota résiste mieux grâce à sa puissance financière, à sa discipline industrielle et à son immense base hybride. Mais la leçon reste la même pour tous : la transition n’attend plus que les grands groupes soient prêts.
Pourquoi la Chine change la nature même du risque
Avant, le risque principal était de trop investir trop tôt dans l’électrique. Désormais, il faut ajouter un second risque, de plus en plus tangible : ne pas investir assez vite alors que le thermique décroche plus brutalement que prévu.
La Chine rend ce risque visible car elle agit comme un accélérateur mondial :
- elle fait chuter les coûts ;
- elle augmente la pression concurrentielle ;
- elle impose de nouveaux standards technologiques ;
- elle réduit plus vite la pertinence économique du thermique pur.
Et quand les ventes thermiques y plongent de 37 %, l’impact n’est pas seulement local. Cela influence :
- les volumes mondiaux,
- les arbitrages industriels,
- la valeur des plateformes thermiques,
- et la capacité des constructeurs étrangers à financer la suite.
Honda peut-il rebondir ?
Oui, probablement. Le groupe prévoit un retour aux bénéfices sur l’exercice en cours et conserve une base financière sérieuse. Son activité moto, notamment en Inde et au Brésil, reste un puissant amortisseur. Et Honda n’est pas un acteur marginal : son savoir-faire industriel reste considérable.
Mais la question n’est plus seulement de revenir dans le vert à court terme. La vraie question est celle-ci : Honda peut-il redevenir crédible dans une industrie où l’électrification, le logiciel et la rapidité d’exécution redéfinissent la compétitivité ?
C’est là que se jouera la suite.
📊 En un coup d’œil
| Indicateur clé | Valeur |
|---|---|
| Perte d’exploitation Honda FY 2025-2026 | 414,3 Md¥ |
| Perte nette Honda FY 2025-2026 | 424 Md¥ |
| Pertes liées à l’EV selon les sources | 1 450 à 1 578 Md¥ |
| Première perte depuis | 1957 |
| Chute des ventes thermiques en Chine | -37 % |
Au fond, ces deux actualités racontent la même rupture : le thermique ne se retire plus lentement, il peut décrocher d’un coup, et les groupes qui ont trop attendu pour bâtir une réponse cohérente se retrouvent à payer la facture immédiatement. Honda en offre aujourd’hui l’un des exemples les plus spectaculaires.
